L’HOMMAGE DE JEAN-CLAUDE SCHERTENLEIB
Jean-Claude Schertenleib, journaliste neuchâtelois, membre de l’ANPS, a suivi toute la carrière de Jacques Cornu. Il a écrit avec lui deux biographies. ArcInfo a publié l’hommage qu’il a rédigé à la mémoire de son Ami Jacques. Un très beau témoignage de cette amitié. Des lignes qui nous ouvrent le cœur et l’âme du pilote, d’un homme pas ordinaire, attachant.
Si, aujourd’hui, Jean-Claude ne se déplace plus sur les courses – après 37 saisons à travers le monde – , il continue de collaborer à la RTS lors de la retransmission des GP. Avec sa permission, nous reproduisons ci-dessous les émotions, les souvenirs que cette disparition a réveillés.
Jacques Cornu est décédé le 27 avril 2026 . Il allait avoir 73 ans.
À Jacques Cornu, mon héros, mon complice !
Tout a commencé par un coup de poing; sur une table. Celle de la rédaction sportive de ce qui s’appelait alors «Feuille d’Avis de Neuchâtel – L’Express». C’était au mois d’août 1977. Le coup de poing était signé Robert Cornu, ton papa, Jacques, qui avait alors tenu ce discours: «Je ne bougerai pas d’ici avant qu’un de vos journalistes ne s’occupe de mon fils, qui va devenir Champion de Suisse moto.» La mission allait tomber sur moi, apprenti-journaleux, étudiant pas très sérieux de l’Ecole supérieure de Commerce de Neuchâtel. Je ne pouvais alors pas deviner que ma vie allait totalement changer et que la tienne allait prendre des proportions étonnantes, malgré les coups durs, les soucis d’argent du début, les nuits de galère, les accidents, les blessures.
Mais ta volonté était plus forte que tout. Très vite, tu fus mon héros. Très tôt, je devins ton complice, parfois ton confident, d’autres ton interprète, toujours ton compagnon de jolies blagues. Bientôt, entre nous, il n’était plus nécessaire d’user de beaucoup de mots, les regards suffisaient. J’ai grandi en journalisme dans ton sillage, dans ton aspiration, grâce à tes inspirations. À ton chevet, à l’hôpital de Bienne, après ton terrible accident de la circulation de 1984, j’étais encore là quelques années plus tard au dernier étage de celui des Cadolles après un nouvel accident. En course, cette fois. Un dimanche, tu m’avais téléphoné parce que tu avais envie d’une fondue; j’étais aussitôt venu avec mon caquelon et mon fromage, ma topette de blanc et mon réchaud. Les infirmières n’avaient qu’apprécié à moitié, nous avions adoré.

Puis, les GP, tes nouvelles responsabilités de pilote d’un team structuré, mais aussi cette obligation de devoir désormais adopter un parler consensuel quand il s’agissait d’expliquer une course plus mauvaise que les autres. Tu maîtrisais parfaitement cet exercice, j’écoutais, je faisais semblant de prendre quelques notes et peu après, on se retrouvait entre quatre yeux, pour que tu me dises la vérité.
Chaque ligne d’arrivée passée, nous avions nos petites habitudes; je calculais la nouvelle situation des points au championnat, car il n’y avait pas la multitude d’écrans d’aujourd’hui sur les circuits. C’étaient encore les GP artisanaux, où le paddock vivait jour… et nuit. Femmes et enfants dans la caravane, grillade dans un coin, tournées générales sous un auvent. Ce n’était pas mieux, c’était juste différent.

Les années ont passé, les règles ont de plus en plus changé. Sont arrivées trois victoires en GP, deux troisièmes rangs en Championnat du Monde 250, le drapeau suisse de tes tours d’honneur: tu étais devenu le héros de tous. Ta popularité allait atteindre des sommets encore jamais vus pour un pilote motocycliste dans notre pays, parce que tu étais différent. Parce que tu avais une «gueule», parce que tu t’exprimais sans complexe dans la langue de Goethe – enfin, plutôt celle de Gotthelf. Parce que tu étais toi, tout simplement, et l’Helvète ne pouvait que t’adorer, t’adopter parce que tu lui ressemblais.
En 1987, nous nous sommes lancés dans ta première biographie – Le Défi suisse -, complétée après ta retraite par une seconde – De la galère à la victoire. Puis la moto-école, d’autres projets. On se croisait parfois en ville, ou tu me téléphonais parce que tu avais besoin d’un service. Jusqu’à notre dernière rencontre, il y a un peu plus d’un mois, le dimanche matin de «Retromecanika», à Genève. Tes idées étaient toujours aussi vives. Tu avais une question qui taraudait ton esprit sur un fait précis de ta carrière, j’ai essayé de répondre. Je t’ai demandé si tu avais mal, tu m’as répondu: «Non, mais…» Ton regard était éteint, mais ton courage toujours présent. J’ai croisé les yeux de ta compagne, Catherine, et j’ai compris. Tu t’es encore excusé, tu avais une autre visite à faire. Tu t’es éloigné. Digne dans la souffrance. Comme avant. Comme toujours.

Puis, il y a eu ce message, dans la nuit de lundi à mardi. Suivi de ce premier «post», comme l’on dit, sur les réseaux sociaux. Et le tourbillon de ce qui est l’information moderne de s’emballer. Allez, mon Jacques, mon héros, mon complice, sois sûr d’une chose: quand l’heure sera venue de mon dernier voyage, je prendrai avec moi un caquelon. Et du fromage. On rigolera bien, là-haut!


